Rapport sur la désinformation en santé – 3 questions à Mathieu Molimard
RetourEngagé dans la lutte contre la désinformation, Mathieu Molimard, pharmacologue au CHU et chercheur de l’équipe AHEAD, accompagné de ses co-auteurs, a déposé à la ministre de la Santé leur rapport
« Bilan des forces et des faiblesses – Recommandations pour une stratégie nationale d’information et de lutte contre la désinformation en santé ».
À cette occasion, nous avons posé 3 questions à Mathieu Molimard

Le 12 janvier 2026, Mathieu Molimard, chef du service de pharmacologie au CHU de Pellegrin et chercheur au sein de l’équipe AHEAD-BPH, a remis à la Ministre de la Santé, des Familles, de l’Autonomie et des Personnes handicapées un rapport sur la désinformation en santé.
Co-écrit avec Dominique Costagliola, directrice de recherche émérite à l’INSERM, et Hervé Maisonneuve, médecin de santé publique spécialiste de l’éthique et de l’édition scientifique, ce rapport est une initiative de Mathieu lui-même qui, depuis quelques années déjà, précisément à la suite du COVID, s’est engagé dans la lutte contre la désinformation en santé.
Une problématique en évolution ces dernières années et qui, selon lui, menace notre démocratie.
À quel moment et à partir de quels constats avez-vous identifié la nécessité de vous engager dans la lutte contre la désinformation en santé ?
Je m’occupais de la communication de la Société de pharmacologie et de thérapeutique, qui est une société savante, et en parallèle je menais des travaux de recherche sur l’utilisation, les bénéfices et les risques des médicaments dans la population.
La crise Covid a été un vrai tournant. On a été face à un constat auquel on ne s’attendait pas.
Au sein du service, on s’est occupé de la surveillance et de la pharmacovigilance des vaccins.
C’est dans ce contexte que l’on a remarqué que cette désinformation était très importante et conduisait des personnes à abandonner ou refuser les traitements suite aux prédictions des désinformateurs.
J’ai senti qu’il fallait remettre la science sur le devant de la scène afin d’éviter que les gens se détournent de mesures pouvant les protéger ou au contraire adopter des traitements illusoires.
Mais pour lutter contre la désinformation, il faut comprendre sur quoi elle repose.
La santé, c’est particulier car ça touche à la vie, donc ça nous rend plus sensibles à nos émotions et à nos peurs. On devient plus fragiles face aux désinformateurs dont les méthodes de manipulation s’appuient sur ces mécanismes, notamment lors d’une épidémie ou face à une maladie non prise en charge.
Le vaccin est le thème de désinformation en santé qui ressort le plus, car les vaccins sont distribués massivement et ils ont la particularité d’être donnés à des gens qui sont en bonne santé. Vous allez injecter à un individu quelque chose qui peut lui donner des effets indésirables alors qu’il n’avait rien. Donc si le vaccin n’est pas bien expliqué, les personnes peuvent se demander : « est-ce que je me sauve vraiment ? »
Ce contexte sur le terreau d’une population peu éduquée à la science, à la santé et à l’esprit critique crée une opportunité formidable pour ceux qui veulent profiter de la crise, pour faire de l’argent et manipuler des populations.
Si la désinformation en santé a pris beaucoup d’ampleur au moment de la crise Covid, elle continue avec les maladies graves en proposant des solutions thérapeutiques non validées.
Comment à été élaboré ce rapport et pourquoi avoir choisi ces deux co-auteurs ?
Le gouvernement avait déjà un plan de communication prévu avec l’observatoire de la désinformation en santé.
Le ministre délégué chargé de la Santé et de l’Accès aux soins nous a confié la mission de faire un travail de fond afin de compléter les recommandations du ministère.
N’ayant pas eu beaucoup de moyens pour réaliser ce rapport, il a fallu constituer une équipe complémentaire.
Dominique Costagliola avait l’expérience du rapport, une bonne connaissance de la communauté scientifique et une rigueur qu’on ne peut pas discuter. C’était important d’avoir quelqu’un de cette trempe.
Hervé Maisonneuve, pour ses capacités rédactionnelles et sa bonne connaissance du fonctionnement des journaux, en tant qu’ancien président de la Société des éditeurs de presse scientifique.
Pour recueillir les informations nécessaires à la rédaction du rapport, il nous a fallu un investissement très lourd mais passionnant :
270 personnes ayant un rôle potentiel dans l’information en santé ont été interrogées,
156 entretiens en 3 mois, parfois 6 en une journée,
plus de 800 pages de comptes rendus.
Le constat que l’on en tire, c’est d’abord qu’il y a un vrai ras-le-bol face à cette désinformation et donc une vraie demande d’être entendu.
Et ensuite, notre vulnérabilité, car notre société n’est pas préparée pour faire face à cette désinformation. Les gens n’ont pas l’éducation nécessaire en science, en santé ni en esprit critique pour éviter d’être victimes ou relais de la désinformation.
La méthode scientifique n’est pas assez connue de tous, la plupart des gens ne savent pas comment faire de la science.
C’est ainsi que l’on se retrouve face au problème de l’hydroxychloroquine, par exemple.
La méthode scientifique, c’est d’émettre une hypothèse, la torturer pour voir jusqu’où elle résiste, et elle sera déboutée si elle ne résiste plus. Avec l’hydroxychloroquine, ils ont fait l’inverse, c’est-à-dire qu’ils sont partis d’un a priori « ça fonctionne », ils ont gardé tout ce qui allait dans le sens de cet a priori tout en rejetant ce qui l’invalidait.
Il va falloir réagir et tirer les leçons de la crise, sinon, à la prochaine épidémie, ce seront encore des désinformateurs qui vont en profiter sur le dos de la santé publique.
Quelles sont les pistes suggérées dans le rapport pour lutter contre la désinformation ?
Dans le rapport, on énonce 9 recommandations qui concernent deux aspects.
Le premier est la promotion de l’information avec :
- L’éducation tout au long de la vie. La science, la santé et l’esprit critique doivent être enseignés de la maternelle à l’EHPAD, mais aussi à l’ENA, car notre classe politique n’est pas formée à la santé.
- La formation des scientifiques à la communication : « c’est bien de produire du savoir, mais il faut le faire savoir ». Les scientifiques doivent apprendre à parler de leur domaine de compétences dans les médias.
Mais aussi former davantage de journalistes scientifiques, car il y en a trop peu au sein des rédactions, ce qui amène à diffuser plus largement du buzz sans rationalité scientifique.
Pour encourager une mobilisation générale, on propose un plan public d’information en santé pour chaque institution. - L’Infoscore santé, un outil de mesure de la qualité de production éditoriale. Ce score validerait une méthode de production d’information (informations vérifiées par un comité scientifique, sources fiables, gestion des liens et intérêts…).
- Un observatoire de l’information en santé qui coordonne l’ensemble des plateformes et acteurs de terrain, en regroupant les informations provenant de sources fiables sur un portail ou une IA générative qui peut être interrogée, par exemple.
- Un annuaire d’experts à contacter pour parler d’une thématique, ce qui évitera de solliciter des scientifiques pour parler d’une thématique pour laquelle ils n’ont pas de label académique.
- Le deuxième aspect concerne directement la lutte contre la désinformation :
Il faut identifier et partager la désinformation dans un entrepôt de données avec un système de déclaration, pour permettre d’analyser la gravité de chaque cas et, si nécessaire, communiquer une réponse au public ou entamer des poursuites et sanctions. - Protéger les chercheurs et inverser le risque. Harcèlement, menaces… Actuellement, le risque porte sur les scientifiques qui s’expriment dans le domaine public, alors que les désinformateurs mettent à contribution leurs moyens financiers (plusieurs centaines de milliers d’euros) pour contribuer à ce harcèlement et lancent des procédures bâillons qui coûtent énormément d’argent aux scientifiques.
Pour ce faire, il n’y a pas forcément de nouvelles lois à appliquer, commençons par appliquer les lois existantes. - Faire de la recherche sur la désinformation (« infodémiologie ») pour comprendre les ressorts de sa viralité et son coût par rapport à l’impact sur la société.
Par exemple, Antoine Pariente, de l’équipe AHEAD-BPH, avait travaillé sur le coût engendré par la désinformation autour de l’hydroxychloroquine, qui s’élevait à 1 million d’euros rien que pour l’achat du médicament, sans compter les morts associés à ce traitement. - Développer la recherche au niveau européen, car la désinformation n’a pas de frontières, la lutte ne se fera pas qu’au niveau national.
Les plateformes numériques ne sont pas de simples entrepôts de données : elles ont une véritable politique éditoriale qui propulse de manière algorithmique des données suscitant le plus de réactions.
Avec un tel système, elles risquent de favoriser la diffusion d’informations engageantes mais fausses ou non validées scientifiquement ; elles doivent donc renforcer leur modération.
Pour le mot de la fin, je dirais que l’on doit augmenter la visibilité de l’information de qualité pour invisibiliser la désinformation.