Lettre ouverte du Dr. Xavier Anglaret (Equipe IDLIC) – Lancet Planetary Health

« Je préfèrerais ne pas aggraver le réchauffement climatique »

(traduction de « I would prefer not to aggravate global warming, Lancet Planetary Health 2018. 2: e382-383; https://doi.org/10.1016/S2542-5196(18)30171-2)

La population mondiale augmente, tout comme les émissions de gaz à effet de serre (figure, A). 85% de l’énergie qui alimente cet extraordinaire développement est carbonée (figure, B). La consommation de cette énergie provoque un réchauffement climatique aux conséquences désastreuses (figure, C). Il est donc impératif de la réduire rapidement (annexe)5,6.
Cette réduction se fera de grès (pour protéger la planète) ou de force (par épuisement naturel des ressources). Les énergies dite « carbonées » ne sont pas entièrement remplaçables à court terme par les énergies dite « renouvelables » parce que ces dernières impliquent une production d’électricité difficile à stocker, et que la montée en puissance de ce stockage prendra du temps7.  Il est donc impossible de diminuer notre consommation d’énergie « carbonée » sans diminuer en même temps notre consommation « globale ».

Nous, les scientifiques, faisons des recherches utiles, auscultons la santé de la planète, et proposons des solutions pour améliorer les choses. Pourquoi donc devrions nous nous rationner, au risque de devenir moins efficace, lorsque nous représentons une goutte d’eau dans l’océan de la consommation d’énergie mondiale?
La réponse est : parce que dans un monde de plus en plus exposé aux extrêmes et à la désinformation, la science devra de plus en plus éclairer des choix difficiles.  Ceux qui représentent le monde de la science doivent donc être cohérents s’ils veulent être crédibles. Or, quel exemple de crédibilité donne-t-on lorsque d’un coté 15 000 chercheurs publient un article pour mettre en garde l’humanité sur l’état de la planète8, et que pendant ce temps les autres continuent de courir de congrès en congrès, libérant du CO2 et affichant une attitude de « business-as-usual » qui contredit la notion même d’urgence9?

Le modèle dominant invite à la concurrence, aux déplacements multiples (figure, D), au turn-over du matériel et à l’accumulation d’activités qui poussent les hommes et les machines aux limites de leurs capacités. Il est très difficile, même pour les plus conscients d’entre nous, de ne pas se convaincre « une fois de plus » qu’il faut absolument se rendre à un congrès mondial, participer à un nouveau projet (à laquelle « il serait inconcevable » de ne pas être associé) impliquant de multiples réunions intercontinentales, faire circuler des courriels « très importants » à toute heure du jour et de la nuit, céder à une demande « urgente » de reviewer un manuscrit, répondre à un nouvel appel d’offre alors que l’agenda de l’équipe est déjà plein ou passer un temps croissant à utiliser du matériel consommateur d’énergie10.

C’est devenu une véritable injonction paradoxale : « lutte contre le réchauffement climatique la nuit (dans ta sphère privée), mais reste hyperactif le jour (dans ta sphère professionnelle), aggravant ainsi le réchauffement climatique ». Il faut donc arrêter ça, si ce n’est pour notre santé mentale, au moins pour le bien de la planète.
Dans une nouvelle d’Herman Melville (« Bartelby, the Scrivener »), un clerc de notaire refuse poliment de faire ce qu’on lui demande, en répondant de façon récurrente aux requêtes par l’expression « je préférerais pas… ».

J’aimerais bien qu’un nombre croissant de scientifiques « préfèrent ne pas » aggraver le réchauffement climatique.

 

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